jeudi, août 10, 2006

"Smooth" plus ou moins jazz?

La question est de savoir si le smooth jazz est une forme de jazz, au même titre que les autres formes de jazz comme le « bebop » ou le « hardbop ».

Le bebop ( Charlie Parker, Thelonius Monk, Dizzy Gillespie et autres) ne traduit pas seulement l'état d'esprit des noirs de l'époque, mais est une forme d'« afro-américanisation » du « swing jazz » dominé par les Blancs. Véritable musique populaire, le bebop est même dansé.

Le bebop laisse très vite la place au style « cool » (Miles Davis, John Lewis, Dave Brubeck, Stan Getz et autres) du début des années 50, qui lui-même succombe à la pression du blues et du gospel ambiant pour donner naissance au hardbop, à la suite du pianiste Horace Silver qui, avec le batteur Art Blakey, fonda le Jazz Messengers en 1955. Leur but avoué est justement d'injecter au bop des doses de gospel, de blues et surtout du r&b, pour rendre leur musique encore plus populaire. La porte fut ouverte au « soul jazz ».

Le « soul jazz » ne diffère du bop et plus tard du bebop dont du hardbop que par la très forte présence d'un rythme soutenu ou « groove », avec peu ou pas d'improvisation. Il y a aussi peu de saxo, car on obtiendrait du hard bop, considéré par trop « cérébral », alors que le groove est émotionnel et physique, toujours avec des rythmes funky ou bluesy imprégnés de gospel.

Les origines du smooth jazz sont évidentes. Notons d’emblée que le soul jazz comprend des musiciens comme les pianistes Horace Silver, Les McCann, Ramsey Lewis et les autres; l'orgue Hammond fait une entrée fulgurante avec l'arrivée de Jimmy Smith en 1956 ; on compte aussi d'autres organistes comme Brother Jack McDuff et son guitariste George Benson, des ténors comme Stanley Turrentine, King Curtis, Eddie Harris, et des altos comme Hank Crawford.

Si le smooth jazz ne découle pas naturellement du soul jazz qu'est-ce que c'est?
Par définition, l'évolution des musiques afro-américaines se fait de l'intérieur puisqu'elle participe à une quête identitaire. C'est aussi ce que confirme l'évolution du hardbop et du soul jazz. Pour preuve, les musiciens du soul jazz étaient des musiciens du hardbop, qui étaient eux-mêmes ceux du bebop, et ainsi de suite.

D'un autre côté, les musiciens de l'époque étaient d'une mobilité vertigineuse. Un membre d'un groupe dans un style particulier peut se retrouver à une autre époque à la tête d'un autre groupe dans un autre style, et vice versa. Horace Silver, par exemple, continue ses enregistrements après le Jazz Messengers en 1956 avec des musiciens qu'on retrouvera plus tard dans le jazz « fusion ». C’est le cas de Donald Byrd, un trompettiste qui joua un moment avec Lionel Hampton, Joe Henderson, Stanley Turrentine et Randy Brecker. C'est aussi le cas d'un autre musicien hardbop, Freddie Hubbard, après avoir été avec Quincy Jones (1960-61) et les Jazz Messengers (1961-64).

Dans le même ordre d'idées, le batteur de Ramsey Lewis en 1966 n'est autre que Maurice White qui fonda plus tard le groupe Earth, Wind & Fire.

Mieux encore, dans le tout premier groupe de Stan Getz dans les années 50-51, la section rythmique est assurée par Charlie Parker qu'on retrouve en 1943 avec Dizzy Gillepsie avec qui il forme l'un des tout premiers groupes de bebop deux ans après. Au départ de Dizzy, le jeune trompettiste qui le remplace n'est autre que Miles Davis.

En mars 1954, Miles Davis enregistre « Blue Haze » avec Horace Silver au piano et Art Blakey à la batterie. Il est à la tête d’un quintet en 1955 avec John Coltrane qui vient de quitter Dizzy. Rien que dans les années 60, le groupe de Miles comprend Tony Williams (1963), Herbie Hancock (1965), Ron Carter (1965), George Benson (1968). Un de ses ex-musiciens, Julian « Cannonball » Adderley (1957-59), aura pour pianiste Joe Zawinul qui sera le pilier de Weather Report.

Weather Report aura pour bassiste Aphonso Johnson formé à l’école du r&b, qui sera remplacé par Jaco Pastorius, la principale influence de Marcus Miller (a travaillé avec Miles Davis, Wayne Shorter, Crusaders, Lonnie Liston Smith, entre autres) et Richard Bona (on le voit à côté d’artistes comme, par exemple, Harry Bellafonte, George Benson, Michael et Randy Brecker, Harry Connick Jr., Herbie Handcock, Branford Marsalis, Tito Puente, Mike Stern, Sadao Watanabe, Joe Zawinul).

Notons que c’est Cannonball qui a produit les tout premiers morceaux de Chuck Mangione, et qui a découvert Wes Montgomery. Ce dernier rejoindra brièvement le groupe de Coltrane en 1961, et est la principale référence de George Benson.

Le soul jazz prend une autre dimension avec la création du label CTI (Creed Taylor Inc.) en 1967 par Creed Taylor, producteur de Coltrane en 1961, de l’album de Stan Getz qui gagne trois Grammy Awards en 1964, et de l’album de Wes Montgomery en juin 1967 intitulé « A day in a life ».

Tous les barons du soul jazz et du hard bop cités plus haut se retrouvent chez CTI dans le mouvement « fusion », dont l’un des principaux arrangeurs est Bob James, découvert en 1962 par Quincy Jones qui le présente à Creed Taylor en 1973. Il sera l’arrangeur de Ron Carter, Hank Crawford, Eric Gale, Johnny Hammond, Freddie Hubbard, Hubert Laws et Stanley Turrentine.

« Mister Magic », l’album de Grover Washington, Jr. sort en 1974 dans la plus pure tradition de King Curtis, l’indémodable saxophoniste soul des années 60. Le succès ne se fait pas attendre.

George Benson sort « Breezin’ » en 1976 (production : Tommy LiPuma) dans le même style que l’album de son maître Wes Montgomery 10 ans plutôt. Le style plaît en 1976 comme il plaisait 10 ans auparavant. En 1980 il sort « Give Me the Night » produit par Quincy Jones avec le succès qu’on lui connaît.

Bob James crée Tappan Zee sa maison de disque en 1977. Il sort « One On One » avec Earl Klugh, ex accompagnateur de Benson. Ce disque lui vaut le Grammy Awards de meilleure musique instrumentale pop en 1980.

Ensuite, Bob James collabore avec le saxophoniste David Sanborn qui gagna un Grammy Awards avec « Voyeur » en 1982. Ils gagnent en 1986 un autre Grammy Awards dans la catégorie Meilleure performance vocale ou instrumentale de jazz fusion avec l’album Double Vision (production : Tommy LiPuma). Cet album gagne aussi le tout premier prix de Meilleur album de jazz de Soul Train.

En 1990, pour son album Grand Piano Canyon, Bob James recrute Lee Ritenour, Nathan East et Harvey Mason, avec qui il forme le groupe de smooth jazz Fourplay.

L'arrangeur Dave Grusin et le producteur Larry Rosen vont apporter un autre souffle au jazz dès les années 80 avec la création de GRP en 1976, qu’ils cèdent à MCA en 1990, et à Verve en 1999. Ils sont les premiers à profiter des avantages de la digitalisation en sortant les premiers CDs.

Tommy LiPuma qui prend la direction de GRP en 1994, est l’un des producteurs les plus prolifiques de smooth jazz : Diana Krall, Marc Antoine, David Sanborn, George Benson, Michael Frank, Anita Baker, pour n’en citer que quelques-uns. D’ailleurs, GRP ne se définit aujourd’hui que par rapport au smooth jazz.

Comme on l’aura compris à travers la genèse du smooth jazz, aucune mauvaise musique ne résiste à l’usure du temps, qu’elle serve de prétexte à une forme d’affirmation identitaire ou non. Seules les bonnes musiques sont indémodables, qu’elles s’appellent, par exemple, « soul jazz », « funk jazz » ou « smooth jazz », etc.

Notons aussi que depuis plusieurs mois les dix meilleurs albums dans la catégorie « jazz » de Billboard, le journal le plus respecté de l’industrie du disque, correspondent au type « smooth jazz ».

article publié le 15 juillet 2004 sur
http://www.radiojazzplus.com

Le smooth jazz en question

De tous les types de musique contemporaine, le smooth jazz est le plus controversé, de part sa dénomination, son genre, ses origines, et, curieusement, son succès. Cette controverse qui nuit à son épanouissement surtout auprès d’un public jeune, cache un autre problème beaucoup plus profond dans la société américaine.

De tout temps, la musique plus que tout autre art fait partie de l’affirmation de l’identité afro-américaine. La quête d’une rupture avec le courant général de la musique américaine a toujours été indissociable de la quête de l’identité afro-américaine. C’est vrai du style bebop dans le jazz, et des styles soul, funk et rap dans la variété.

En ce sens, les styles bebop, soul, funk et rap deviennent des chasses gardées interdites aux artistes Blancs américains. Toute imitation ou reproduction est généralement considérée comme un ersatz, une usurpation d’identité, voire une atteinte à l’identité afro-américaine. Pour preuve, on ne trouve pas beaucoup de musiciens Blancs américains dans les styles bebop, soul, funk et rap.

De ce point de vue, le smooth jazz est différent :
>> Il est le développement naturel du jazz bebop via le hardbop, et résiste à l’usure du temps, tel un bébé tant aimé d’une grossesse inattendue.
>> le terme « smooth jazz » a été créé par les stations de radio californiennes dans les années 90 pour décrire un type de musique instrumentale ou chantée avec un fond de jazz et de soul ou de r&b ;
>> pour noyer le poisson encore plus en profondeur, l’industrie du disque en général associe au smooth jazz toute musique douce instrumentale ou chantée avec des solos langoureux et/ou des voix bluesy ou feutrées ;
>> Muzak est tombé sur le smooth jazz à bras raccourcis pour en faire ce qu’on sait, une musique de fond qu’on entend souvent dans les ascenseurs, les salles d’attente, les supermarchés, etc., de Céline Dion à George Benson, en passant par Beyoncé.

Le smooth jazz est surtout victime de son succès. Un succès dont les profits échappent à la communauté afro-américaine. L’un des meilleurs vendeurs de disques, sinon le meilleur vendeur toute catégorie confondue n’est pas noir ; c’est un blanc du nom de Kenny G(orelick), musicien Muzak par excellence, classé envers et contre tous par l’industrie du disque dans la catégorie smooth jazz.

Que Kenny G. ait du succès est indéniable. Qu’il ne soit qu’un produit de marketing est tout aussi indéniable, puisqu’il avoue publiquement ignorer la contribution des Coltrane, Parker et les autres, au grand dam des jazzmen. Mais, ces faits justifient-ils qu’il soit aussi le musicien le plus dénigré de sa génération (voir par exemple la critique au vitriol de Kenny G par Pat Metheny)?

Il est utile de préciser ici, pour que cela soit clair, qu’être jazzman de formation ou par étiquette n’est pas une condition sine qua non pour être considéré dans la catégorie « smooth jazz ». La version de « A whiter shade of pale » de la chanteuse pop Annie Lennox et celle de « California dreaming » de la chanteuse rap Queen Latifah sont du smooth jazz de toute beauté ; cependant, ces deux chanteuses ne figurent pas pour autant dans la catégorie « jazz » « soul » ou « r&b ».

C'est justement parce que le smooth jazz est un genre bien affirmé que la version chantée de « A whiter shade of pale » par Annie Lennox (1995) et la version instrumentale par King Curtis (1971) font partie de notre programmation, ici, à radiojazzplus.com ; ce qui n’est pas le cas de la version originale de Procol Harum (1967).

Il est vrai qu’à très peu d’exceptions près, la plupart des musiciens de smooth jazz viennent du jazz. Cependant, ceux qui ne viennent pas du jazz n’ont jamais prétendu jouer du jazz, bien qu’ils aient beaucoup de succès. C’est le cas du britannique Peter White dont les neuf albums entre 1990 et aujourd’hui ont toujours oscillé entre la deuxième et la quatorzième place du hit parade du Billboard.

Malin qui pourra affirmer que cette levée de bouclier contre ce qu’il convient d’appeler le «problème Kenny G. » en particulier, et, par ricochet, le smooth jazz, est une manière pour les afro-américains de défendre leur identité ou un marché juteux.

Le smooth jazz est une musique instrumentale ou vocale avec un fond de jazz et de soul ou de r&b, qui n’est pourtant pas si différente que ça du « soul jazz » des années 50 et 60 et du « jazz rock » ou « funk jazz » des années 70 et 80. Cependant, une de ses caractéristiques particulières est que les sonorités funky des instruments comme la batterie et la basse sont contenues, telle une « force tranquille » ou un torrent qui bouillonne sans jamais déborder.
Cette idée est justement capturée par les émissions de radio appelées « quiet storm », à la suite de la radio New-Yorkaise WBLS dans les années 80. En effet, le smooth jazz s’associe facilement à une ambiance « chaude », propice à la séduction : lumière tamisée, murmures, draps de soie…

Dès lors, il devint plus court d’associer au smooth jazz le style Muzak, tout ce qui appartient à la catégorie « easy listening » et toutes les musiques douces instrumentales ou chantées avec des sons ronds et des solos langoureux et sirupeux à la Kenny G. Et, pour faire plus court encore, on affubla aux diverses catégories le terme « adulte » et/ou « contemporain », comme si certaines musiques seraient accessible aux personnes d’une catégorie d’âge particulière et/ou comme si des musiques d’aujourd’hui pourraient ne pas être « contemporaines ».

Dire que le smooth jazz est un moule ou un format, plutôt qu’un genre de jazz, parce qu’il est une création des stations de radio pour décrire un produit qui se vend bien est malheureux. En effet, un terme quel qu’il soit ne peut exister en dehors de la réalité qu’il décrit.

Souvenons-nous du Bourgeois gentilhomme de Molière : ce n’est pas parce que Mr Jourdain a pris conscience de l’existence du mot « prose » qu’il a commencé à en faire, puisque de toutes les façons on parle en prose.

L’existence d’un produit étant préalable à son appellation, les stations de radio ne peuvent donc pas avoir inventé le smooth jazz.

Souvenons-nous aussi que le terme « rythme & blues (r&b) » a été crée à la fin des années 40 par le magasine Billboard pour remplacer «race music» par trop chargé. Le produit est resté le même, malgré cette nouvelle appellation.
Il ne fait plus de doute que la controverse qui entoure le smooth jazz n'a pas de raisons d’être et nuit à son épanouissement. Le smooth jazz n’est pas représenté dans la plupart des hit parades francophones. Notons que le National Jazz Awards Canada a une catégorie réservée au smooth jazz. Ce qui n’est pas le cas de l’ADISQ (Québec) qui ne reconnaît toujours pas cette catégorie.

article publié le 15 juillet 2004 sur
http://www.radiojazzplus.com